Le chagrin du Pathé Palace

Mercredi, 18 novembre 2009

par Frère Willy

Pathé Palace

Pathé Palace

Petit paquebot des salles obscures à une autre époque, le Pathé Palace est le legs de l’architecte Paul Hamesse sur le boulevard Anspach: une bâtisse probablement moins connue pour son génial créateur que pour son coq, l’emblème de la société cinématographique française, qui trône au dessus d’un façade invariablement morne et livrée aux dégradations. Il faut dire que depuis la fermeture des salles en 1973 et les nombreuses tentatives de reconversion des lieux (en ce compris en magasin de chaussures et en discothèque), la plupart des Bruxellois n’ont jamais vraiment eu l’occasion de découvrir tous ses éléments intérieurs classés au patrimoine.

C’est peu dire…Passé l’entrée, les lieux se révèlent vraiment avec les vestiges d’une autre époque: cage de scène en bois, escalier monumental, coupole au plafond, balcons et cintres, autant d’éléments historiques qui n’auront pas manqué d’entrer dans les registres conservatoires. Seulement voilà, comme dans bien d’autres dossiers de l’urbanisme bruxellois, ce petit bijou caché est quasiment dévitalisé depuis de nombreuses années (et c’est presque une chance qu’il ne pourrit pas sur pied).

Propriétaire des lieux, la Communauté française essaye depuis six longues années d’y loger un complexe de cinéma d’art et d’essai (4 salles de projection, un restaurant, un magasin, etc.) mais en vain, plus les années passent, plus les budgets gonflent (2 millions à 5 millions EUR suivant les aménagements progressifs sur le…papier !) et le pouvoir public voit sa barque s’enfoncer dangereusement sous la ligne de flottaison. Pour ne rien arranger au dossier, accouchée dans la douleur, la très tardive demande de permis d’urbanisme a été sévèrement crossée il y a quelques semaines par la Commission de concertation de la Ville de Bruxelles. La raison ? La Communauté française, pourtant papesse de la culture, proposait de…sacrifier des éléments classés pour faire avancer son projet (en partie pour des raisons légitimes de sécurité) mais surtout pour éviter des frais complémentaires de….2,5 millions EUR (la moitié du budget actuel).

Victor Horta s’est déjà retourné trois fois dans sa tombe, Paul Hankar aussi. Alors Hamesse, hein…

Autant dire que l’entité fédérée n’a pas les budgets pour suivre la concertation et qu’elle n’a le choix que d’aller au forceps pour arracher le feu vert de la part des autorités communales, en réalité, probablement très demandeuse de se débarrasser enfin d’un immeuble vide en plein centre ville….et puis l’avis de la Commission de concertation n’est que facultatif ! Quant à la Région bruxelloise, comme à l’accoutumée, la belle est aphone alors qu’il s’agit d’un de ses trésors.

Les projections des Frères Dardenne et des autres habituels subsidiés ne sont peut-être pas prévues pour demain, vu le calendrier flou des travaux, la future affluence des amateurs de productions intellectuello-branchouilles n’est peut-être même encore née, toujours est-il que le sort historique, lui, semble bien scellé et ce, dans l’indifférence la plus totale.

Dans une ville où l’on a rasé la splendide Maison du Peuple pour qu’advienne le paradis du béton, c’est triste à dire mais c’est « business as usual« . Prochain épisode du chagrin de l’urbanisme bruxellois, la place du Congrès…

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3 Responses to “Le chagrin du Pathé Palace”

  1. Don Prigogine

    Qu’on veuille conserver et sauvegarder le patrimoine, soit. Je suis un amateur d’architecture et suis le premier à regretter la disparition ou la déshérence de bâtiments.

    Néanmoins, j’ai par moment le sentiment qu’on classe tout et n’importe quoi au point que certains propriétaires ne sont plus capables d’assumer les charges de rénovations de leurs bien tant les contraintes deviennent lourdes. Si tant est que la Commission des Monuments et Sites décide de classer votre façade,vos intérieurs et vos meubles, autant que cette même Commission rachète le bien pour en faire un musée. Pour rappel, récemment, un propriétaire d’une maison Horta a du revendre son bien, les subsides reçus ne permettant pas de parachever des rénovations ayant déjà duré des années.

    Quand au Pathé Palace… d’abord, bravo pour l’article et la documentation.
    Questions subsidiaires concernant un batiment qui va finir par s’abimer:
    -un propriétaire privé serait il prêt à se porter acquéreur du bien et y mener des rénovations en suivant les préceptes de la Commission? Je ne pense pas… surtout que s’il y a des « raisons de sécurité », l’exploitation du batiment sera probablement rendue impossible par le commandant des pompiers…
    -le communauté française a-t-elle les moyens d’investir ainsi à fond perdu alors même qu’elle n’a aucun pouvoir pour lever des ressources? Je ne pense pas.
    -les revenus générés par du cinéma d’auteurs permettraient ils ces travaux et de rendre l’ensemble un tant sois peu financièrement équilibré? Non.

    … Alors sauvegardons ce qui est sauvegardable, conservons des maisons musées. Mais tout batiment n’a pas pour vocation de devenir un musée, ce n’est tout simplement pas possible. Les fonctions des batiments évoluent avec le temps, adaptons les au mieux. Je pense qu’il y a des réno-volutions harmonieuses possibles permettant l’alliage du passé et du présent pour le plus grand bonheur de tous et en toute sécurité.

    #34
  2. Autant le dire, je ne suis pas vraiment d’accord ou presque…

    En rapport au commentaire, la bonne question n’est pas de savoir s’il y a une utilité à inscrire au patrimoine des éléments remarquables de notre environnement mais bien d’appuyer celles et ceux qui sont amenés à devoir assumer une telle situation (car les soutiens financiers et les primes sont prévus dans la législation) par la décision des pouvoirs publics.

    Sur le fond du dossier Pathé Palace, j’en viens à une autre question: certes, la Communauté française n’a pas les moyens financiers que pour s’aventurer dans la voie des dépenses exorbitantes mais rien ne lui interdit de réduire la voilure et de corriger son plan de départ….pour allier la cohérence des l’objectifs et la préservation du bâti. Pourquoi créer quatre salles de cinéma et pas deux, par exemple ? Cela se justifie-t-il au regard des chiffres de fréquentation du cinéma d’art et d’essai ? Ce sont des questions ouvertes mais si on peut récupérer des marges budgétaires et les réaffecter à la préservation du patrimoine, l’option mérite d’être prise. Pour clore, je fais miens l’argument de la Commission royale des Monuments et Sites: il est particulièrement ironique de voir que l’entité fédérée qui est censé être la garante de la culture, la Communauté française, joue au monopoly dans sa propre capitale.

    #35
  3. [...] y a quelques semaines de cela, la Java s’était faite l’écho du dossier d’urbanisme au Pathé Palace à Bruxelles. Nous avions du reste énoncé de manière un peu résignée, « Victor [...]

    #181

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